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Bigwhy? Finest?

Fanzine Enthousiaste & Curieux

Bookcrossing: DES LARMES SOUS LA PLUIE de Rosa Montero

Publié le 13 Février 2017 par bigwhy in livre, science fiction, espagne

Bookcrossing: DES LARMES SOUS LA PLUIE de Rosa Montero

Rosa Montero choisit un avenir lointain, hérité de Philip K. Dick et de Blade Runner, pour nous parler de ce qui fait notre humanité, la certitude de notre mort et de celle de ceux que nous aimons. Ses personnages sont des survivants qui s'accrochent à la morale politique, à l'éthique individuelle, à l'amitié et à l'amour.

États-Unis de la Terre, 2109. Les réplicants meurent dans des crises de folie meurtrière tandis qu'une main anonyme corrige les Archives Centrales de la Terre pour instrumentaliser l'histoire de l'humanité.

Bruna Husky, une réplicante guerrière, seule et inadaptée, décide de comprendre ce qui se passe et mène une enquête à la fois sur les meurtres et sur elle-même. Aux prises avec le compte à rebours de sa mort programmée, elle n'a d'alliés que marginaux ou aliens dans ce tourbillon répressif, vertige paranoïaque, qui emporte la société.

 

À en croire son titre, Des larmes sous la pluie ne sonne pas spécialement spéculatif. Pourtant, un petit détail devrait attirer notre attention sur la couverture : l'œil de la femme, à la pupille féline. En effet, la distribution de ce roman n'est pas simplement humaine : nous sommes en 2109, et les Réplicants sont parmi nous, en quantité non négligeable. Créés à l'origine pour s'occuper des basses tâches (travail dans les mines et guerres, notamment), ils ont réussi peu à peu à revendiquer leurs droits et à faire en sorte qu'ils soient considérés comme des êtres normaux. Pas totalement néanmoins, car une différence fondamentale les distingue des humains : leur espérance de vie, extrêmement réduite, puisqu'ils « naissent » à vingt-cinq ans (avec des souvenirs très réalistes concoctés par des scénaristes patentés) avec au maximum une dizaine d'années de vie avant que la TTT (Tumeur Totale Techno) ne les emporte. Bruna Husky est une Réplicante, ancien membre des forces de combat ; elle exerce le métier d'enquêteur privé. Lorsque plusieurs techno-humains commencent à partir en vrille, notamment l'une de ses voisines, qui se croit humaine et se retire un œil pour le prouver, Bruna se décide à fouiner. Elle découvre bientôt qu'un trafic de mémoires vérolées s'est mis en place. Qui en est responsable, et quel est son but ? C'est ce que Husky va tenter de comprendre, tandis que les cas de morts brutales de Réplicants se multiplient, parfois avec des dommages collatéraux parmi les humains, faisant resurgir les vieilles haines que ces derniers éprouvent pour les techno-humains.

Rosa Montero nous propose ici un libre développement de l'univers dépeint dans Blade Runner. Dès lors, le titre du roman devient clair : Des larmes sous la pluie renvoie directement à la scène du film de Ridley Scott, lorsque Roy Batty, joué par Rutger Hauer, meurt sur le toit d'un immeuble, sous une pluie battante. Car le propos de ce roman est bien là : parler de la condition humaine temporaire, et de notre mort inéluctable. Décrit par le prisme des Réplicants, à l'espérance de vie nettement réduite par rapport à la notre, le phénomène en voit ses effets démultipliés : Bruna Husky ne cesse de se rappeler de son compagnon décédé de la TTT, et répète comme un mantra le temps qu'il lui reste à vivre. Cette peur insondable constitue ainsi le principal moteur psychologique du livre, à mesure qu'elle croise d'autres personnes qui, comme elle, sont confrontés à la perte des leurs et/ou au sentiment de leur mort prochaine. Des larmes sous la pluie se révèle donc un roman sur la mort et le deuil ; mais pas uniquement. Car, dans le laps de temps qui nous concerne, il faut bien vivre, et tous n'ont pas la même philosophie. Si Bruna souhaite simplement continuer à (sur)vivre, d'autres sont nettement plus dangereux, et professent la haine de l'autre. C'est le cas des Suprématistes humains, parti politique dangereux qui prône la Terre aux humains, et de parquer les Réplicants dans des camps où ils s'éteindront petit à petit des effets de la TTT. Les troubles sociétaux liés à la mort parfois brutale – puisqu'elle entraîne dans le trépas des êtres humains – vont être du pain béni pour les Suprématistes, qui pourront ainsi faire jouer ce levier pour raviver la haine de l'autre qui affleure en permanence dans l'esprit de leurs concitoyens. Tout l'enjeu des recherches de Bruna sera de boucler son enquête avant que la situation ne dégénère, histoire de sauver ce qui peut l'être. Le parallèle avec la situation mondiale actuelle, qui voit la montée généralisée de l'intolérance et de la détestation d'autrui, est transparent : Rosa Montero ne fait rien d'autre que nous parler de nous-mêmes.

Thématiques de la condition humaine, de la mort et du deuil, de la haine de l'étranger : pour des sujets aussi forts, mieux vaut que le monde décrit par Rosa Montero soit suffisamment crédible, sous peine d'affadir le propos. L'auteur a donc particulièrement travaillé son background ; celui-ci nous est livré par petites touches, des articles mentionnés par un archiviste, qui n'ont pas simplement vocation à nous informer sur l'univers dépeint, mais participent aussi du développement de l'intrigue. Si certains points semblent un peu moins cohérents (la présence d'extra-terrestres, dont l'un a un pouvoir bien pratique si l'on mène une enquête policière), globalement le décor est solidement planté, et plausible. La progression des investigations de Bruna est bien maîtrisée, de même que la montée de la tension qui se répand dans toutes les couches de la société. Quant aux personnages, de par leurs interrogations, ils ne peuvent qu'être intéressants ; Montero excelle néanmoins à les décrire, les travaille en profondeur, notamment sa principale protagoniste, qui se révèle à la hauteur de l'inoubliable Roy Batty.

Libre développement de l'univers de Blade Runner , livre aux thématiques universelles, au décor crédible et aux personnages forts, et dont on signalera au passage la très bonne traduction de Myriam Chirousse, Des larmes sous la pluie se révèle sans aucun doute comme un excellent roman de science-fiction, l'un des meilleurs qu'il m'ait été donnés de lire ces dernières années.

« J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons c briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir. »

 

(Critique de Noosfere)



 

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