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Bigwhy? Finest?

Fanzine Enthousiaste & Curieux

Bookcrossing: LIPSTICK TRACES de Greil Marcus

Publié le 7 Novembre 2016 par bigwhy in livre, contre culture, reflexion

Bookcrossing: LIPSTICK TRACES de Greil Marcus

 

Les réseaux secrets reliant les hommes qui disent non dévoilés par un méticuleux géomètre de l’Histoire. Attendue depuis dix ans, voici enfin la traduction de Lipstick traces, une histoire secrète du vingtième siècle. Ou comment Greil Marcus, fameux rock-critic américain, a entendu l’écho des dadaïstes et des situationnistes dans les trois minutes d’Anarchy in the UK des Sex Pistols.

Greil Marcus est un grand critique de rock. Dans ce genre qui aura finalement produit si peu d’écriture, il se distingue des meilleurs par une particularité : Greil Marcus a le don d’entendre des voix dans les voix. Voici quelqu’un qui peut vous raconter comment toute l’Amérique est pliée dans les back-up vocals de Roadrunner de Jonathan Richman ou comment, en 1948, le monde tétanisé de l’après-Hiroshima, figé dans la peur nucléaire, pouvait s’entendre tout entier dans un single des Orioles, un groupe vocal noir.

L’art critique de Greil Marcus est de dévoiler ce qui est à proprement parler inouï dans un 45t ­ non pas ce qu’il serait le seul à entendre, mais au contraire ce que tout le monde entend mais qu’il est le seul à savoir formuler en tant que tel. C’est pourquoi Greil Marcus était prédestiné pour écrire Lipstick traces, une histoire secrète du vingtième siècle.

 

L’affaire commence le 14 janvier 1978, lors du dernier concert des Sex Pistols. Ce soir-là, au Winterland de San Francisco, Johnny Rotten fait grincer ses dents ­ et le monde avec. Dans la salle, Greil Marcus, subissant un choc esthétique sans retour, s’interroge : se pourrait-il qu’il assiste à un véritable événement historique ? Et qu’est-ce que l’Histoire, à ce compte-là ? L’Histoire telle qu’on l’entend ordinairement en masquerait-elle une autre, parasite,“voyageant comme l’oiseau sur le dos du rhinorécos” ? Une fois encore, Greil Marcus entend des voix dans les voix. Il est intimement persuadé, par une sorte d’intimité intellectuelle tout autant que par son intellectualisme intime, que la voix de Johnny Rotten en contient d’autres ­ d’autres qui, à l’aube du siècle, récitèrent à Zurich, dans le cadre du Cabaret Voltaire, des poèmes sans mots. D’autres qui, en 1952, allèrent hurler dans la cathédrale Notre-Dame que Dieu était mort. D’autres qui, un peu plus tard, toujours à Paris, crurent que le désir, la dérive et la critique sociale pouvaient renverser le monde. Critique rock, c’est-à-dire au mieux orthophoniste du désir et de la révolte, Greil Marcus ouït que l’Histoire sécrète des voix secrètes.

Une Histoire qui, tel un fleuve capricieux, déborde d’ailleurs largement le lit du siècle, résonne jusque dans les hérésies du Moyen Age, jusque dans la Commune de Paris puis, microcosmique, reviendrait tout entière dans les trois minutes d’Anarchy in the UK. C’est pourquoi, somme capitale, Lipstick traces donne souvent à la lecture la sensation d’être un livre en crue, cartographiant tous les affluents d’un courant souterrain ­ celui qui alimente la force de certains hommes à se lever contre le monde et à lui dire : non.

Arnaud Viviant (les inrocks)

 

Bookcrossing: LIPSTICK TRACES de Greil Marcus
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