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Bigwhy? Finest?

(Fanzine Enthousiaste & Curieux)

Zoom sur un artiste: Guy Peellaert

Publié le 6 Juillet 2016 par bigwhy in art, Bd, pop, 70's, belgique, internet

Zoom sur un artiste: Guy Peellaert

Peintre des mythologies pop de l’Amérique et du rock, de Bowie à Daho, Portrait d’un libertaire dont les visions fantasmatiques et les rêves incandescents tissent la trame d’une œuvre ancrée dans le XXe siècle.

Pravda, l’héroïne de bande dessinée imaginée par l’artiste belge Guy Peellaert dans les années 1960, est une bad girl hyper sexy qui fume, boit, baise et tue. Les hommes qu’elle croise sur sa route, elle les fouette avec son ceinturon, leur écrase le thorax à coup de tabouret ou leur brise sur le crâne des bouteilles de coca et de bourbon. Car « Pravda est libre, Pravda est seule » . Quand elle fait gicler le sang avec sa bande de motardes furieusement déjantées, les flics déboulent, tout éberlués par « ces filles »qui « sont vraiment mauvaises » et qui osent les défier. Inspirée de Françoise Hardy, la féline au tempérament sulfureux trempé dans le cuir de ses bottes incarne toute une époque. Pour le critique Henri Chapier, elle dit « la rébellion de la jeunesse actuelle, la soif de détruire pour créer autre chose sans en avoir encore projeté dans l’avenir l’image exacte » (1). Pravda la Survireuse s’inscrit dans la tradition des films de bikers américains comme le précurseur Scorpio Rising de Kenneth Anger. Editée en octobre 1968, aux alentours du fameux mois de mai, cette BD a d’abord été accueillie par le journal satirique Hara-Kiri. On est alors en 1967, dans une France encore somnolente gouvernée par le Général de Gaulle. « La vague libératrice des femmes a trouvé d’un seul coup son Van Dongen et son Pierre Benoît » , peut-on lire cette même année dans le magazine Spécial à propos des Aventures de Jodelle, première BD de l’artiste parue en 1966. Ses dessins, avec leur folie pop et leur tonalité vulgaire, dynamitent les codes du bon goût et de la société bourgeoise. Même si au creux d’une des compositions se glisse une référence au Radeau de la méduse de Géricault : comme pour brouiller les frontières entre le noble et le trivial, comme un pied de nez aux défenseurs de la culture avec un grand C.

EXUBÉRANCE

Décédé en 2008, Guy Peellaert était né en 1934 dans une riche famille de Bruxelles, où il reçut une formation classique. Mais « Guy était très irrévérencieux. Il voulait rire, il ne voulait pas être un artiste maudit, il revendiquait même une forme de vulgarité » , assure Claudine Boni qu’il avait baptisée son « manager » . « Les filles avec qui je sortais à l’école des Beaux-Arts de Bruxelles, je ne les trouvais pas dans ma famille, très bourgeoise mais qui m’a laissé une liberté folle, surtout ma mère... Non, je sortais dans un milieu où l’on se battait beaucoup, où tout était plus excitant, animal, comme ces filles qui semblaient rescapées d’un roman noir. Pour moi, Lauren Bacall reste l’ennemie, ce bon ton, cette intelligence... Marilyn ? Oui, peut-être l’amie, en tout cas l’attraction initiale » (2), aimait-il à raconter. Visions fantasmatiques, rêves incandescents et autres utopies sublimes tissent la trame d’une œuvre ancrée dans le XXe siècle, inclassable et protéiforme. Une mythologie sortie de l’esprit libertaire d’un Flamand exilé à Paris et fasciné par les Etats-Unis qui travaillait en marge des galeries et autres réseaux de vente, mais avait parmi ses fans d’illustres collectionneurs comme David Bowie ou Jack Nicholson. « Des gens qui n’avaient rien à voir avec le milieu de l’art venaient le voir dans son atelier de la Bastille pour se faire tatouer la Survireuse sur le biceps » , raconte un proche, Gallien Guibert, qui écrivait avec lui une adaptation de Pravda la Survireuse. « Guy adorait les mal-pensants et il se méfiait beaucoup de la chose politique. Quand il évoquait le tournant des années 1970, il disait : « On dessinait ce qu’on voulait, on faisait la fête et puis les curés sont arrivés ». » Allergique au politiquement correct de droite comme de gauche, ce « faiseur d’images » naviguait entre BD et peinture, pochettes de disques pour les Rolling Stones (It’s only Rock’n’Roll), David Bowie (Diamond Dogs) ou Etienne Daho (Pour nos vies martiennes), et affiches de films pour Martin Scorsese (Taxi Driver), Robert Altman (Short Cuts) ou Wim Wenders (Paris, Texas)... Sans oublier le générique qu’il a dessiné pour l’émission « Cinéma Cinémas » diffusée sur Antenne 2. « Je ne suis pas un homme de chapelles, je suis un hybride, un bâtard. Disons que je laisse des chewing-gums sous la table » , livre-t-il à Beaux-Arts Magazine en 2003 (3). C’est sûr, il y avait en Guy Pellaert un touche-à-tout pointilleux qui ne se prenait pas au sérieux, mais amassait méticuleusement quantité de coupures de presse ou d’annonces publicitaires, et pouvait passer des jours sur le détail d’une toile.

MÉLANCOLIE

Rock Dreams, le livre qu’il sort avec l’écrivain Nik Cohn en 1973, fait aussitôt figure de monument de papier pour la génération des baby-boomers. « Il y a un avant et un après. On a tous été touchés. C’est arrivé à un moment où on ne s’y attendait pas, le rock était en perte de vitesse. On avait enfin trouvé quelqu’un qui comprenait » , se souvient Olivier Lorquin, commissaire de l’exposition que le musée Maillol, à Paris, consacre à l’artiste à partir du printemps (voir encadré). Six ans après Pravda, Guy Peellaert met en scène une centaine d’icônes du rock dans des décors clignotants aux allures de guirlandes électriques fatiguées qui semblent signifier que la fête est bel et bien finie. Bill Haley dans le reflet d’un miroir, sous une lumière blafarde de salle de bain où traîne un kleenex usagé, une fillette en robe de mariée assise sous l’affiche de Jerry Lee Lewis, le regard égaré de Diana Ross, Bob Dylan à l’arrière d’une limousine, Johnny Cash derrière des barbelés... Palpable, l’ombre inspirante du peintre Edward Hopper projette un voile de solitude et de mélancolie sur une Janis Joplin fragile, cernée par les murs nus d’une chambre d’hôtel, comme sur le Las Vegas dépeint par Guy Peellaert dans The Big Room, son livre suivant. « Rock Dreams est rempli d’Annonciations, de Nativités, d’Adorations, de Passions, d’Agonies, de Crucifixions et de Pietas, plein de Tentation, d’Extases et presque chaque page contient une Epiphanie. Mais pas de Résurrections » , souligne Michael Herr en introduction à l’ouvrage. Ces images sont le condensé d’une vérité brûlante et crue, celle des moments où la mort saisit le vif, quand les étoiles s’éteignent dans la banalité du quotidien, quand l’horreur côtoie le merveilleux ou quand parfois le rêve se mue en cauchemar. Ainsi des Rolling Stones en uniforme nazi faisant cercle autour de quelques chérubins dénudés.
« Guy Peellaert part d’un support photographique, le fameux aérographe, puise dans une documentation extraordinaire, utilise la gouache et le pastel, pour réaliser des collages, observe Olivier Lorquin. C’est grâce à cette technique qu’il constitue son univers fantasmagorique. » On retrouve cet univers dans son dernier livre édité en 1999, Rêves du XXe siècle, qui dessine les contours obsessionnels d’une époque traversée par le spectacle. On y croise De Gaulle, Piaf, Hitler, Einstein, Trotsky, Mitterrand ou Gainsbourg. Et là encore, ce goût du détail qui le poussait, dans les années 1970, à retrouver les affiches qu’on trouvait épinglées dans les salons de coiffure de New York ou la Ford datant de 1959. Du coup, décors et accessoires viennent imprimer leur vérité sur la surface réfléchissante des images dans un monde, comme l’écrit Michael Herr, qui « consomme les icônes comme des assiettes en papier » . C’est aussi cela que Guy Peellaert a su si bien montrer.

Zoom sur un artiste: Guy Peellaert
Zoom sur un artiste: Guy Peellaert
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Zoom sur un artiste: Guy Peellaert
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