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Bigwhy? Finest?

Fanzine Enthousiaste & Curieux

Bookcrossing: JONATHAN STRANGE & Mr NORRELL de Susanna Clarke

Publié le 27 Juillet 2016 par bigwhy in livre, fantastique, UK

Bookcrossing: JONATHAN STRANGE & Mr NORRELL de Susanna Clarke

Prix Hugo 2005 Meilleur Roman
Prix World Fantasy Award 2005 Meilleur Roman
Prix Locus 2005 Meilleur premier Roman
Prix Mythopoeic 2005
Prix du meilleur roman de l'année pour le Time

L’Angleterre et la magie, c'est une longue histoire.
Que se passe-t-il donc dans le royaume d’Angleterre ? Jadis terre de magie par excellence, l'île n'est plus en 1806 qu'une contrée bien ennuyeuse. Les magiciens, jadis si nombreux, sont désormais devenus une denrée rare. Du moins, les magiciens pratiquants. Ce n'est pas la société de magie de York qui va fournir d'authentiques praticiens de la magie puisque ces nobles messieurs se bornent à la théorie, une chose qui ulcère John Segundus, un des plus jeunes membres de cette assemblée bien décevante. Avec l'aide de Mr Honeyfoot, il va pourtant faire la connaissance d'un homme mystérieux vivant en ermite avec son domestique, John Childermass, dans l'abbaye d'Hurtfew. Quelle n'est pas la surprise de Mr Segundus d'apprendre par la bouche de ce Mr Norrell qu'il est un magicien praticien tout ce qu'il y a de plus respectable. Après un premier exploit à la cathédrale de York, Norrell sort de sa réserve et part s'installer à Londres, où il espère restaurer la magie anglaise ainsi que peser dans la guerre contre Napoléon. A son insu, un autre homme, plus jeune et impétueux, découvre la magie. Son nom : Jonathan Strange. Forcément amené à rencontrer Mr Norrell, Strange devient non seulement un élève talentueux mais également le seul véritable ami de ce petit homme condescendant. Jusqu'au jour où Strange découvre que Norrell se refuse à lui laisser explorer toutes les voies existantes de la magie. Bien décidé à découvrir les plus profonds secrets d'un patrimoine millénaire, Jonathan va s'attirer les foudres de celui qui fut son mentor pendant bien des années. Jusqu'où les deux hommes iront-ils pour affirmer la supériorité de leurs opinions ?

Se lancer dans Jonathan Strange et Mr Norrell requiert, il faut l'avouer, un certain courage. Cet impressionnant volume écrit en tout petit (et avec des notes de bas de pages encore plus petites, forcément) a de quoi faire peur. Encensé par la critique à sa sortie, le roman de Susanna Clarke a également déchaîné les passions entre ceux qui y voyaient un interminable roman prétentieux et ceux qui ont vu en Clarke une des nouvelles grandes plumes de la littérature mondiale. La vérité, elle, semble ne pas être aussi claire. Histoire gigantesque, le récit de ces deux magiciens représente une description minutieuse d'une époque mais aussi d'un certain mode de vie : le british way of life. L'anglaise situe son action au XIXème siècle, en plongeant ainsi son lecteur dans la société anglaise à l'heure des guerres napoléoniennes. Son style foisonnant et d'une grande richesse se veut un hommage à des écrivains tels que Jane Austen mais aussi, plus généralement, aux romans de cette même époque. De ce fait, Jonathan Strange use et abuse des descriptions, autant celles concernant ses personnages que son environnement. C'est bien là que le bât blesse, puisque cette volonté de coller au plus près possible à un style particulier et une époque précise force le roman à devenir excessivement verbeux, tout en présentant une longueur tout à fait remarquable (d'où les 1140 pages).

L'énorme inconvénient de ce choix, c'est qu'il divise forcément. Il s'agit tout autant d'une faiblesse que d'une force. Une faiblesse car Jonathan Strange et Mr Norrel est un roman qui prend son temps, qui prend tout son temps. Il faut par exemple près de 300 pages avant de voir apparaître Jonathan Strange, il en faut encore bien davantage pour voir se mettre en place les enjeux de l'histoire elle-même. Susanna Clarke décrit avec un immense talent ses deux héros (et ses innombrables personnages secondaires), réussissant l'exploit de ne jamais nous perdre dans la galerie d'individus qu'elle dépeint. Vinculus, Drawlight, Lascelles, Walter Pole, Wellington... la liste est très longue, pourtant le lecteur ne s'y trompe jamais. Malheureusement, le rythme du récit s'en ressent énormément. Il faut en effet un temps pas possible pour voir les choses s'emballer... enfin s'emballer à la façon Clarke, puisqu'il n'y a pas vraiment de gros passages d'action dans ce roman d'ambiance, si l'on excepte la bataille de Waterloo. Ainsi, si vous n'êtes pas de ceux qui prennent un roman pour lentement le déguster, vous risquez très clairement la narcolepsie à la lecture de celui-ci.

Pourtant, il s'agit également d'une force. Il est impensable en fin de compte d'enlever cette lenteur et cette orgie de détails à Jonathan Strange & Mr Norrell, tant la lenteur du récit lui donne son caractère unique. Avec tout le flegme britannique possible, Susanna Clarke nous ébauche une histoire certainement très longue mais d'une richesse inouïe, allant de même bien plus loin qu'un bête affrontement entre deux magiciens. Il s'agit en fait de décrire une époque, une certaine conception de l’Angleterre et surtout de mettre en valeur la richesse de la littérature anglaise. Jonathan Strange & Mr Norrel reste un roman de magie, évidemment, mais il est avant tout un roman sur l’Angleterre. Tous les amoureux de l'île d'Albion seront aux anges dans ces centaines de pages dévolues corps et âme à l'esprit british. Dès lors, détruire le roman pour sa lenteur et sa profusion de détails n'a guère de sens, puisque c'est passer à côté des intentions de Clarke en l'écrivant. Retirez le rythme du récit, et vous obtenez un livre agréable mais rapidement oublié.

Jonathan Strange & Mr Norrell n'est pas un simple roman sympathique. Il s'agit tout d'abord d'une vraie déclaration d'amour aux livres et au pouvoir de la littérature. Mr Norrell en est fou, Strange ne rêve que de poser les yeux sur l'immense bibliothèque de son maître, tous les magiciens en herbe du royaume s'arrachent la moindre page de livre sur la magie... bref, le livre dans l'approche de Clarke est un moteur fondamental pour l'humanité. Même s'ils ont leurs limites, les livres représentent un pas indispensable sur le chemin de la connaissance. En ce sens, le roman de Clarke constitue un brillant exercice de style à ce niveau également : jamais le livre n'aura semblé aussi magique et vital. Un autre aspect primordial du roman, c'est l'approche de la relation élève-maître à travers l'apprentissage de Strange aux côtés de Norrell. Les deux personnages ont une conception radicalement opposée des choses, le premier étant condescendant, casanier, et pour tout dire extrêmement conservateur, quand le second est aventureux, fougueux, n'ayant que la découverte en tête. Ainsi s'affrontent deux conceptions bien nettes de l'existence : le conservatisme et le libéralisme. Au lieu de donner raison à l'un ou l'autre, Clarke a l'intelligence de les renvoyer dos à dos, cherchant la solution quelque part entre les deux. Même si l'on reste plus proche de Strange - car plus moderne et humain - on peut tout à fait comprendre les positions de Norrell, surtout aux vues des malheurs qui vont s'abattre sur la tête des deux compères.

Clarke doit en effet introduire des enjeux dans son histoire et profite de la divergence d'opinions entre Strange et Norrell pour placer un homme-fée malveillant au milieu de l'histoire. L'homme aux cheveux comme du duvet de chardon s'avère d'ailleurs une grande réussite, glaçante et intelligente à la fois. Il donne un fil rouge passionnant au lecteur et permet au final de montrer les dangers d'une connaissance sans limite ou garde-fou. Ce n'est pourtant pas la plus grande trouvaille du roman puisqu'à l'arrivée, c'est peut-être davantage une petite musique de fond qui marque de façon bien plus durable le lecteur. Un peu à la façon de La maison des feuilles de Danielewski, Jonathan Strange & Mr Norrell regorge de notes de bas de pages apportant des précisions "historiques" à l'ensemble. Pourquoi les guillemets ? Parce que Clarke imagine par ce biais une histoire anglaise alternative où l'île a connu une période coupée en deux, avec un roi magicien au Nord et un autre, authentique cette fois, au Sud. Elle invente non seulement un ensemble de mythes, de légendes et de contes, mais également une profusion de précisions sur les sorts, la magie elle-même ou les personnalités de son univers (Le Roi-Corbeau en tête naturellement). Ce procédé permet de donner une richesse encore plus immense au roman et laisse même entrevoir une histoire dans l'histoire, celle de John Uskglass. Celui-ci semble étendre son ombre de la première à la dernière page, constituant un des personnages principaux... sans même faire une seule apparition (ou presque). Une sacrée prouesse.

Roman de magie, roman à l'anglaise, Jonathan Strange & Mr Norrell pourrait-il être un roman de science-fiction ? C'est bien une des questions que l'on se pose en lisant cette colossale épopée. Et si le roman de Clarke n'était pas autre chose qu'une uchronie ? En effet, l'anglaise imagine comme on l'a dit une histoire alternative ayant dévié à un certain moment de l'histoire de l'Angleterre. Elle décrit de même une époque que l'on connaît bien, transfigurée par la résurgence des pouvoirs magiques. Napoléon est vaincu autant par les troupes de Wellington que par la magie, Byron s'inspire de Strange pour composer Manfred... autant d'éléments qui convoquent autant la fantasy que l'uchronie. Susanna Clarke n'a, en réalité, que faire des étiquettes, et son premier roman vient finalement exploser nombre de barrières pour balayer des thèmes aussi variés que l'esclavage (l'excellent personnage de Stephen Black), la guerre (les brillants passages en Espagne et à Waterloo), la folie (le roi, les relations avec les fées) ou encore le rapport à la nature. A l'arrivée, même si certains passages auraient largement mérité des coupes franches, Jonathan Strange & Mr Norrell est un premier roman extrêmement impressionnant.

Fresque démesurée tirant à plusieurs reprises à la ligne, Jonathan Strange & Mr Norrell constitue une histoire passionnante et d'une richesse sidérante. Marqué par des personnages forts, le roman de Susanna Clarke recèle de multiples trésors plus ou moins cachés qui surprendront plus d'une fois le lecteur.
Une délicieuse (re)découverte de la magie anglaise.

Bookcrossing: JONATHAN STRANGE & Mr NORRELL de Susanna Clarke
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