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Bookcrossing: JACK BARRON ET L'ETERNITE de Norman Spinrad

Publié le 5 Avril 2016 par bigwhy in livre, culte, science fiction, USA, 70's

Bookcrossing: JACK BARRON ET L'ETERNITE de Norman Spinrad

Norman Spinrad est peut etre pas le plus grand des auteurs de SF mais, en tout cas pour moi, c'est mon préféré!

Appartenant à la Nouvelle vague littéraire qui a révolutionné la science-fiction dans les années 1960-1970. Il a été rendu célèbre par des livres perçus à l'époque comme de véritables bombes, le style est volontiers provocateur, le but est avant tout de disséquer et de dénoncer. Spinrad est trop contestataire pour l'Amérique, il déménage pour Paris, où son œuvre est mieux acceptée qu'aux États-Unis, il est un auteur de romans atypiques basés sur des thèmes sulfureux. Il publie dans sa carrière une trentaine de romans, deux anthologies et quatre collections de nouvelles.

Jack Barron et l'Éternité (titre original : Bug Jack Barron) est un roman de science-fiction publié en 1969. Le style de Norman Spinrad est littéralement décapant, aussi bien par les thèmes qu'il aborde que par sa manière de réinventer une écriture au rythme psychédélique, aux rugosités décuplées par l'usage de l'argot et de descriptions érotiques crues.

« Vous êtes le présentateur-vedette d'une émission de télévision très populaire, mais très dérangeante pour les hommes politiques au pouvoir. Et si un jour on voulait acheter votre silence contre un faramineux contrat d'immortalité ! Que feriez-vous ? »

Jack Barron, ancien révolutionnaire communiste désabusé, est devenu le présentateur-vedette d'une émission de télévision américaine très populaire : « Bug Jack Barron ». Principe de l'émission : un téléspectateur appelle Jack Barron en direct pour pousser un « coup de gueule » contre la société et Jack Barron organise ensuite le débat entre le téléspectateur en colère et la personnalité du monde politique ou financier qu'il a choisie pour lui répondre. Jack Barron, toujours très cynique, mène la vie dure aux personnalités qu'il appelle pendant son émission, et son sens aigu de la répartie fait de lui l'homme public le plus redouté de la classe politique américaine, bien que son émission apparaisse aussi comme une soupape de sécurité entre le pouvoir en place et le peuple. De fait, Barron choisit soigneusement les « cas » traités et s'arrête toujours avant la ligne rouge. Deux événements politiques importants marquent l'actualité : l'élection du futur président des États-Unis, et le passage devant le Congrès d'un projet de loi autorisant l'État à financer la « Fondation pour l'Immortalité Humaine », l'entreprise du richissime Benedict Howards, qui a pour but de cryogéniser des clients payants le temps que la science découvre le moyen de prolonger la vie, voire de la rendre éternelle. Lorsque Benedict Howards se rend compte que l'émission de Jack Barron met en péril ses projets, il lui propose de partager son secret et de signer un contrat d'immortalité contre son silence et sa coopération. Quand Jack Barron découvrira l'abominable secret de l'immortalité que cache Benedict Howards, il interrogera sa conscience léthargique et sera de nouveau confronté à ses idéaux de jeunesse.

Et si un jour était découvert le moyen de rendre l'homme immortel, mais à un prix effroyable, quelle force pourrait s'opposer au chantage de ceux qui en détiendraient le secret ? Spinrad pense que seuls les mass media pourraient constituer un recours, à condition qu'un homme seul puisse y accéder en direct et ait la volonté de le faire. Politique et médias s'entrechoquent dans ce roman, chef-d'œuvre qui assura la célébrité de son auteur. En filigrane, l'ouvrage constitue aussi un réquisitoire sur l'exploitation du Tiers-Monde. Lors de sa prépublication dans le magazine anglais New Worlds à la fin des années soixante, ce roman souleva un véritable scandale au Royaume-Uni, au point qu'il fut évoqué par les députés à la Chambre des Communes.

Le temps joue à l'évidence un très grand rôle lorsqu'il s'agit de traiter d'un sujet comme l'immortalité, et Norman Spinrad sait jouer avec une grande aisance sur tous les plans temporels pour les réunir ensuite dans la promesse même de l'immortalité. Si Jack Barron écrase littérairement tous les autres personnages du roman, c'est grâce aux tensions entre son passé, son présent et son futur potentiel, largement développées par l'auteur. Son passé est marqué par son activisme révolutionnaire communiste et par un grand amour, Sara, qui restent dans sa mémoire comme deux expressions d'un même idéal romantique déçu. Son présent s'inscrit en revanche pleinement dans le cynisme d'une société dominée par l'argent et les médias, dans laquelle Jack Barron feint de jouer le rôle d'agitateur public. Il a bien compris que s'il va trop loin dans la provocation, les financeurs de son émission lui retireront son soutien. Ce constat d'échec et d'impuissance à changer le monde, résorbé dans une sorte de fatalisme désabusé, lui laisse un goût amer de solitude. Son possible avenir d'immortel est surtout, pour Jack Barron, la promesse d'une immortalité partagée avec Sara, enfin revenue vers lui.

Le temps joue également un rôle primordial dans la conception de l'émission de télévision « Bug Jack Barron ». En effet, Jack Barron utilise à la fois les effets visuels et l'intervalle entre deux pages de publicité pour étriller ses invités de marque. C'est sous la pression de ce temps calculé à la minute près qu'il accule ses interlocuteurs et les pousse dans leurs retranchements. Benedict Howards, ivre d'immortalité, persuadé de détenir ainsi le plus grand des pouvoirs terrestres, ne sera plus capable de saisir la densité symbolique et l'importance politique de l'instant médiatisé, ce moment de télévision suivi par des millions de spectateurs et dont les enjeux politiques et moraux lui sont devenus totalement étrangers. Quelques minutes de télévision auront finalement raison de son rêve d'éternité.

Le roman de Norman Spinrad passe au crible de nombreux aspects de la société américaine :

  • le monde politique y apparaît comme miné par les calculs de pouvoir et la corruption, les Républicains les plus racistes décident de s'allier temporairement aux ex-communistes menés par un sénateur noir pour gagner les prochaines élections présidentielles, l'assassinat politique et les pots-de-vin sont toujours d'actualité
  • le monde de la télévision, avec ses contraintes politiques et financières, donne une impression de totale vacuité morale
  • la communauté noire instruite se débat pour trouver sa place au sein de la société américaine, le rêve du sénateur Lukas Greene de devenir un jour président des États-Unis semble pour le moins irréalisable, les classes populaires noires se distinguent par la misère économique dans laquelle elles vivent, poussant certaines familles à « vendre » leurs enfants contre la promesse d'un avenir meilleur
  • les idéaux révolutionnaires de toute une génération, tués par le cynisme de la réalité et les dégâts des psychotropes, n'ont plus qu'une apparence fantomatique dans les esprits de personnages lessivés par le réel

Ce roman est l'une des œuvres majeures de la littérature de science fiction américaine des années 60-70. A lire absolument.

Bookcrossing: JACK BARRON ET L'ETERNITE de Norman Spinrad
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