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Bigwhy? Finest?

(Fanzine Enthousiaste & Curieux)

Bookcrossing: "L'Ange Gardien" de Jérome Leroy

Publié le 2 Novembre 2015 par bigwhy in livre, polar, anticipation sociale, France, internet

Bookcrossing: "L'Ange Gardien" de Jérome Leroy

A lire absolument!

Le romancier Jérôme Leroy (pas l'ancien footeux du PSG!) poursuit dans "l'Ange gardien" son voyage romanesque dans une France en voie de décomposition, minée par les conflits de toutes natures et l'action souterraine des polices parallèles. Désespérant et réjouissant.

L'Ange gardien se présente donc comme une sorte de prequel du Bloc, un avant la ligne droite décisive du groupuscule (dont on retrouve certains personnages) vers les ors fanés d'une République à la ramasse. Le cadre est identique : une France en voie de décadence, pilotée à vue par une classe politique déconsidérée, cynique et sans autre projet que sa survie. Cette toile de fond désespérante, Leroy, ancien enseignant dans les ZEP du Nord, ne cesse de l'explorer depuis son premier polar, Monnaie bleue, autant pour humer sans tabou l'air vicié du réel que pour conjurer le scénario d'un embrasement général.

l'Ange gardien est le récit des relations entre trois personnages principaux que seul l'impérieux arbitraire de la littérature fait se croiser, chacun donnant un éclairage sur l'état de la France en 2014, chacun portant aussi son lot des goûts et marottes littéraires, esthétiques ou politiques de Leroy, néohussard aimant le beau style et communiste atypique détestant très fort les bien-pensants. Il y a Berthet, barbouze et tueur d'exception, croisement un rien improbable entre un James Bond sans matricule, amateur hédoniste de belles femmes et de bons vins non filtrés, et un lecteur mélancolique de poésie. Berthet est l'ange gardien. Sous sa protection lointaine mais vigilante, objet d'un amour dont elle ne sait rien, Kardiatou Diop, fleur des cités, « issue d'un concentré de toutes les vulnérabilités de l'époque », souligne Leroy, « fille, pauvre et élevée dans une culture patriarcale, mais ayant réussi à surpasser tous ces déterminismes », pour se retrouver secrétaire d'Etat d'un gouvernement aux abois. A Kardiatou, son créateur assigne la lourde charge de porter l'espoir d'un possible sursaut « républicain » alors que la menace du « tous contre tous » devient chaque jour plus menaçante. Elle occupe aussi une place clé dans l'intrigue, cible d'une manipulation orchestrée dans les arcanes de l'« Etat profond » auquel Berthet, qui en fut un exécutant sans états d'âme au sein d'une mystérieuse unité, va s'opposer jusqu'à l'ultime sacrifice.

Entre les deux, choisi par la barbouze pour écrire ses mémoires et éclabousser le « système », Martin Joubert, ex-prof reconverti en écrivain aux succès aléatoires, ex-militant du PCF travaillant pour un site souverainiste, faux double de Leroy , mais illustration très crédible du marasme idéologique du moment.

Naïf et cynique, ultraviolent ou alangui par les excès d'alcool, de nourriture et de sexe de ses personnages, écrit quelquefois à la va-comme-je-te-pousse, mais sauvé par une vigueur narrative qui emporte le morceau, l'Ange gardien tient tout à la fois du conte biblique, du grand roman d'amour, du constat social accablé et de la dénonciation des puissances obscures minant les fondements de démocraties vacillantes.

Persuadé que certains lui en feront reproche, Jérôme Leroy se défend de toute vision « complotiste », et partant vaguement simplette, du passé et du présent. « Soit on voit des complots partout, soit on n'en voit nulle part. Je ne me reconnais dans aucune de ces attitudes, mais je crois fermement, comme le formulaient déjà les situationnistes, qu'il y a des phénomènes d'autonomisation dans nos sociétés malades. Celle des services secrets, de ce qu'on appelle désormais l'"Etat profond", cette superstructure au service du capitalisme mondialisé, me semble incontestable. C'est une machine folle sur laquelle nous n'avons plus aucun contrôle. »

Face au danger qu'il énonce, « la mort pure et simple de la démocratie », Leroy brandit un drapeau rouge bien effiloché, malmené par la bannière noire de l'islamisme radical et la progression inexorable du communautarisme. Mais il n'a aucune timidité quand il s'agit d'aligner comme à guignol une gauche bobo caviar par lui de longue date abhorrée et ici méchamment incarnée par une silhouette facilement identifiable... « Je suis désespéré, mais je me soigne », assure Jérôme Leroy. La guérison semble incertaine, mais ses livres sont, en tout cas, un remède à consommer sans modération.

(article extrait de Marianne mag)

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